L'OFFENSIVE DU CNC POUR PRÉSERVER LA DIVERSITÉ CULTURELLE DANS LE NUMÉRIQUE

A l’ère numérique, les cinéphiles n’ont jamais bénéficié d’autant de liberté pour visionner un film. Le piratage s’est généralisé sur internet et les longs métrages ne font plus recette à la télévision. Pourtant, malgré le développement croissant de la gratuité et de l’accessibilité des contenus, le grand écran attire, et demeure « l’activité culturelle préférée des français ».

Au MIDEM, les chiffres présentés sur les quatre premiers mois de l’année, annonçaient une  hausse attendue de 11% des entrées en France. La 3D est désormais vue comme l’espoir du grand écran. Avatar a joué un rôle clé dans cette prise de conscience de l’existence d’une demande prête à payer plus cher. Et pourtant son succès inquiète. La polémique autour de la culture « mainstream » et des blockbusters, est loin d’être récente, mais comme pour toute période d’évolution technologique, les moyens à déployer ne sont jamais de nature à favoriser « les petites productions ». La hausse de 10 % de la part des films américains dans les entrées des salles françaises, reflète bien cette tendance.  Ainsi en France, la politique de régulation du secteur, observée ces 20 dernières années, retrouve un nouvel élan face à l’environnement numérique. On connaissait déjà le soutien actif de l’Etat pour améliorer l’attractivité du secteur pendant la crise des années 90, on observe aujourd’hui l’ouverture du CNC autour des nouvelles technologies et des nouvelles industries du contenu. Désormais, la numérisation vue comme « la voie à suivre » pour parvenir à une monétisation de la culture, a engendré les questions de l’émergence de nouveaux talents et du renouvellement de la création. Toute la difficulté est donc de concilier la modernisation du secteur, en assurant une préservation de la diversité culturelle et de la densité des salles de cinémas sur le territoire.
Il s’agit alors de « réinventer l’expérience cinématographique », et permettre l’essor de tous les acteurs, pour ne pas tomber dans une concentration toujours plus accrue des entrées. Les films d’auteurs pourraient eux aussi jouir des facilités du numérique, et faire l’objet de plan de diffusion dans des salles, qui disposeraient des moyens de se spécialiser et d’investir : telles sont les ambitions d’une politique de régulation culturelle, qui tente à nouveau de concilier « l’effet d’échelle des multiplexes et la diversité de l’offre ».
Pour Véronique Cayla, l’offensive s’impose donc. Il faut réguler ce basculement de technologie en espérant que « 2011 amplifiera fortement cet élan, et que le cinéma français qui compte des talents, puisse faire valoir lui aussi sa créativité face à la production américaine. » La proposition de loi relative aux équipements numériques des salles de spectacles cinématographiques, adoptée en première lecture le 16 juin à l’assemblée, et le 21 au sénat, devrait aboutir à une publication au journal officiel en un temps record. Les travaux sur le décret sont en cours, et les parlementaires, très majoritairement en faveur de ce soutien, semblent donc avoir été particulièrement réceptifs à l’insistance des alertes autour des enjeux liés au numérique.

Le dispositif de financement du passage au numérique des salles par contribution obligatoire est le point central de la proposition. Chaque nouvelle livraison de copie de film sous format numérique, génère une contribution  du distributeur qui en est à l’origine. Cette contribution doit être versée après les deux semaines de la sortie nationale du film, selon un montant négocié de manière « transparente et équitable », à partir des recettes de son exploitation. Elle sera due aussi longtemps que l’exploitant fait face aux frais d’équipements des salles, dès lors qu’il projette des films numérisés en suivant les sorties nationales.
Ce mécanisme d’incitation dont se réjouit la SACD, permet entre autre de généraliser et d’accélérer ce passage au numérique, en évitant une rotation trop rapide des films en salle. Il s’agit donc d’inciter le plus grand nombre de salles françaises à se préparer face à ces nouveaux défis, qui pourraient compromettre leur viabilité. L’abondance de l’offre dépend de la possibilité pour une majorité d’acteur de participer à cette évolution. Ainsi les salles pourront accueillir les films proposés sous des formats numériques, et les films auront des salles susceptibles de les projeter.
La transparence des contrats conclus entre distributeurs et exploitants, représente également un objectif majeur de la proposition de loi, qui tend à éviter toute situation de faiblesse des exploitants. Ces négociations doivent aboutir à des conditions équitables et favorables pour tout le secteur. Une action complémentaire est également prévue pour permettre le dynamisme de la numérisation des petites salles qui projettent peu de sorties nationales. En évitant le mécanisme d’incitation, ces salles pourraient conserver leur liberté de programmation et leur public, composé essentiellement d’habitués. Les petits réseaux et les salles d’art et d’essai se verraient ainsi associés au basculement du secteur, en bénéficiant des fonds du CNC, et de ceux du grand emprunt. Par ailleurs une aide aux masters numériques pourrait être développée rapidement, pour permettre aux films français les plus fragiles d’être diffusés dans une majorité de salles numérisées.

Le CNC coordonne ainsi ses actions pour aménager le devenir du marché, selon les impératifs dont il se saisit. Cette proposition accompagne le cinéma français dans un processus de modernisation : processus permettant à court terme d’affronter un marché de plus en plus soumis à la pression d’une concurrence mondialisée, et dans lequel le film d’auteur doit continuer d’exister. Le CNC compte bien affirmer la légitimité de ce soutien financier sélectif, au regard de la nature des salles de cinémas, lieu consubstantiel à l’art cinématographique. Un prochain décret viendra modifier « la réglementation relative au soutien financier de l’industrie cinématographique ». Il devrait exclure dans ce sens, toutes contributions relatives aux recettes dégagées lors de projections d’évènement sportifs et de spectacles vivants.

L’étape décrite est conforme au rôle du CNC qui restreint ses actions dans les limites de son secteur. Cette régulation tente de minimiser les effets de l’impact technologique sur l’industrie cinématographique, et notamment sur les créateurs les plus fragiles, en s’orientant vers une neutralité technologique maîtrisée.

Sources :

Libération (18 mai 2010) : « Le CNC reprend l’offensive sur la numérisation des salles de cinéma »
Libération (18 mai 2010) : Eric Altmayer : « Les entrées en salles se concentrent sur un nombre toujours plus restreint de films ».
Communiqué de presse SACD : « Loi sur la numérisation des salles de cinéma ».
Locatis.info : « L’assemblée adopte à la quasi-unanimité l’aide à l’équipement numérique des petites salles de cinéma ».
Les Echos : « Le fabuleux destin du cinéma de quartier »

Proposition de loi relative à l’équipement numérique des établissements de spectacles cinématographiques, enregistrée à la présidence de l’assemblée nationale le 29 avril 2010.

Communiqué de presse SACD : « Loi sur la numérisation des salles de cinéma », le 17 juin 2010.

Nicolas MARTIN