par Louise LE MAUR GALLIC, étudiante du Master 2 Droit des communications électroniques

Parfois, un dessin ne se contente pas de faire rire. Il frappe, il dérange, il humilie. La caricature publiée par Charlie Hebdo à la fin du mois de décembre, représentant Rokhaya Diallo vêtue d’une ceinture de bananes dansant face à des hommes blancs, a ravivé une controverse ancienne : celle des limites juridiques et symboliques de la caricature dans l’espace public.
On ne peut pas rire de tout sans conséquences. Rokhaya Diallo n’a pas mâché ses mots. Sur X, elle écrit : “Charlie Hebdo est incapable de confronter les idées d’une femme noire sans la réduire à un corps dansant, exotisé, supposément sauvage“. L’hebdomadaire satirique a rejeté toute accusation, invoquant la liberté d’expression et la tradition caricaturale du journal. Mais derrière cette défense se pose une question cruciale : la licéité suffit-elle à exonérer l’éditeur lorsqu’un dessin circule massivement et amplifie des stéréotypes raciaux ?
Rokhaya Diallo n’est pas une cible aléatoire. Journaliste et essayiste engagée dans les luttes antiracistes et féministes, elle occupe une place clivante en raison de ses critiques récurrentes de la conception française de la laïcité. C’est précisément dans ce contexte que Charlie Hebdo a choisi de la caricaturer, dans un hors-série consacré à la loi de 1905. Charlie Hebdo ne s’attaque pas à un pouvoir abstrait, il choisit une figure identifiée, une femme déjà exposée aux débats. Le geste n’est donc pas innocent.
La caricature juridiquement protégée
La loi applaudit le sarcasme, pas la violence raciale. En France, la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse reconnaît une protection étendue à la caricature. Les infractions d’injure publique à caractère racial (article 33) ou de provocation à la haine (article 24) nécessitent un élément intentionnel difficile à établir lorsqu’une caricature vise une personne en raison de ses opinions.
Charlie Hebdo nie toute intention raciste. Le journal affirme que la caricature cible exclusivement les positions idéologiques de Rokhaya Diallo sur la laïcité. Il revendique une liberté de caricature totale. Cette défense est juridiquement solide, mais elle ne neutralise pas la violence symbolique que le dessin produit.
La caricature de Rokhaya Diallo tombe pile dans cette zone grise. Provocatrice, elle est juridiquement difficile à sanctionner. La jurisprudence européenne le confirme, l’article 10 de la CEDH protégeant la liberté d’expression comme contribution au débat public, y compris lorsqu’elle heurte, choque ou dérange (Handyside c. Royaume-Uni, 1976). Le paradoxe est là, légalement intouchable, moralement problématique, socialement explosive.
Une violence symbolique juridiquement tolérée
Joséphine Baker et sa ceinture de bananes ne sont pas de simples références culturelles. Elles portent un imaginaire colonial, une longue tradition d’exotisation et de racialisation des corps noirs.
Comme l’écrit Rokhaya Diallo, le dessin la « replace dans une hiérarchie raciale et sexiste » et s’inscrit, selon elle, dans la continuité de l’imagerie coloniale. Le problème n’est pas l’intention. Il est dans l’effet. La caricature réduit une femme noire à un stéréotype historique, même si juridiquement licite.
Cette violence n’est pas contestable devant un tribunal, mais elle reste socialement et moralement problématique. Le droit protège la liberté d’expression mais il ne garantit pas l’innocence des images. Et parfois, la liberté se pare du costume de l’irresponsabilité.
La responsabilité éditoriale à l’ère numérique
Sur Internet, la caricature ne s’adresse plus à un kiosque ou à une salle de rédaction. Elle touche tout le monde, tout le temps. La diffusion numérique transforme l’impact du dessin. Il circule, se reproduit, échappe au contexte et frappe des audiences qui ignorent les codes.
Charlie Hebdo est pleinement responsable de son contenu (loi LCEN, 21 juin 2004) mais les algorithme, eux, font le reste. Ils favorisent ce qui choque, ce qui clive, ce qui se partage sans réfléchir. Chaque like, chaque retweet agit comme un complice involontaire. Un dessin légal devient viral, incontrôlable, amplifié par un système qui ne connaît pas le sarcasme ni la subtilité.
La licéité juridique ne suffit pas. La responsabilité éditoriale reste engagée. Les effets symboliques sont amplifiés par le partage et les algorithmes. Le droit encadre, mais la portée du message dépend de l’espace numérique. L’éditeur reste libre, mais son discours acquiert une dimension incontrôlable, presque incontrôlablement violente.
Quand la caricature devient un discours de prescription
Charlie Hebdo ne frappe plus seulement le pouvoir. En ciblant Rokhaya Diallo et en mobilisant une iconographie coloniale, il reproduit des hiérarchies symboliques existantes. L’irrévérence cesse d’être émancipatrice et devient conservatrice.
Le journal proclame la liberté, mais choisit ses victimes comme un chef d’orchestre choisit ses notes. Cette dimension souligne que la liberté de caricaturer, juridiquement protégée, peut renforcer des rapports de domination quand elle est détachée de toute responsabilité symbolique.
C’est là que le droit s’arrête, et que la question commence. Le droit protège le dessin. Il ne le justifie pas. La caricature de Rokhaya Diallo est licite. Elle est aussi socialement et symboliquement violente. À l’ère des communications électroniques, la liberté de caricaturer ne se limite plus au terrain juridique. Elle exige une réflexion sur les effets, la responsabilité et la diffusion massive des contenus.
Conclusion. Licéité et responsabilité ne se superposent pas. Le droit encadre. La société juge.